Lors d'une fusion de sociétés, une question fondamentale se pose : combien d'actions de la société absorbante les actionnaires de la société absorbée recevront-ils en échange ? La fixation du rapport d'échange n'est pas une simple question de calcul comptable. Elle détermine le partage de la valeur entre les associés des deux sociétés fusionnantes. Un rapport mal fixé peut générer des contentieux, des réclamations en dommages-intérêts, ou pire, l'invalidation de la fusion elle-même.
Qu'est-ce que le rapport d'échange ?
Le rapport d'échange est le nombre d'actions nouvelles de la société absorbante qu'un actionnaire de la société absorbée recevra pour chaque action qu'il détient.
Exemple simple : Société A (absorbée) : 1 000 actions. Société B (absorbante) : 10 000 actions. Rapport d'échange proposé : 1 action B pour 2 actions A. Si l'actionnaire possédait 100 actions A, il en recevra 50 de B.
Détermination du rapport d'échange : méthodes principales
La méthode des valeurs d'apport
C'est la méthode reine, officialisée par l'article R. 225-95 du Code de commerce.
Rapport = Valeur d'apport de la société absorbée / Valeur d'apport de la société absorbante
La valeur d'apport est l'actif net réévalué : Valeur d'apport = Actif total − Passif total (après réévaluation à la juste valeur). Cette valeur diffère du capital nominal ou des capitaux propres comptables. Elle reflète la valeur réelle de l'entreprise au jour de la fusion.
La méthode multicritères
Cette approche complète souvent la méthode des valeurs d'apport. Elle repose sur plusieurs critères : analyse des bénéfices nets moyens des 3 derniers exercices, analyse des chiffres d'affaires, analyse boursière (si applicable), analyse des multiples de marché (P/E, P/S, EV/EBITDA).
Fusion avec soulte
En pratique, le rapport ne tombe pas toujours "juste". La soulte est une compensation monétaire versée en complément des actions pour arrondir le rapport. L'article L. 236-7 du Code de commerce limite la soulte à 10 % de la valeur nominale des titres attribués. Au-delà, la fusion est invalide.
Rôle du commissaire à la fusion
Le commissaire à la fusion est désigné pour apprécier le caractère équitable du rapport d'échange (article L. 236-9 du Code de commerce). Contrairement au commissaire aux apports (qui certifie une valeur), le commissaire à la fusion émet un avis sur l'équité.
Ses missions : analyser les deux sociétés en détail (auditer les états financiers des 3 derniers exercices, évaluer l'actif et le passif, identifier les éléments hors bilan), évaluer les deux sociétés selon plusieurs approches (valeur d'apport, valeur de rendement, valeur boursière, comparaison avec des sociétés similaires), calculer le rapport d'équité avec une fourchette acceptable, et rédiger un rapport d'opinion complet.
Exemple de rapport d'équité : Pour une fusion entre A et B
- Ratio par valeur d'apport : 0,493
- Ratio par bénéfice moyen : 0,300
- Ratio par CA : 0,300 - Moyenne pondérée (50% valeur d'apport, 25% bénéfice, 25% CA) = 0,397.
Fourchette acceptable : 0,38 à 0,42. Si le rapport proposé est 0,40, conclusion du commissaire : "Le rapport est équitable au sens de l'article L. 236-9."
Exemple chiffré complet
Contexte : Grand Groupe absorbe Trois Modèles (PME). Après réévaluation des actifs :
Méthode 1 (valeur d'apport) : 725 k€ / 2 550 k€ = 0,284.
Méthode 2 (bénéfice moyen) : 200 k€ / 900 k€ = 0,222.
Méthode 3 (CA) : 2 M€ / 8 M€ = 0,250. Pondération finale (50%/25%/25%) = 0,268.
Fourchette proposée par le commissaire : 0,26 à 0,29.
Rapport retenu : 0,28 action Grand Groupe pour 1 action Trois Modèles.
Un actionnaire possédant 100 actions Trois Modèles recevra 28 actions Grand Groupe.
Les pièges à éviter
- Utiliser uniquement le nominal : le nominal ne reflète pas la vraie valeur, surtout si les sociétés datent d'époques différentes. Utiliser la valeur d'apport ou de rendement.
- Ignorer les réévaluations d'actif : un immeuble acheté il y a 20 ans vaut bien plus que sa valeur nette comptable. Faire appel à un expert immobilier pour les actifs significatifs.
- Négliger la qualité des bénéfices : si le bénéfice inclut une vente d'actif exceptionnelle, il n'est pas représentatif. Retraiter les éléments exceptionnels.
- Fixer la soulte au-delà de 10 % : illégal et cause d'annulation.
- Ne pas impliquer le commissaire assez tôt : le commissaire peut juger le rapport inéquitable et refuser de le certifier. L'impliquer dans la négociation, en amont.
Calendrier typique d'une fusion
Semaines 1-2 : nomination du commissaire.
Semaines 3-8 : analyses et rapport.
Semaines 9-10 : présentation et approbation.
Semaine 11 : publication du traité.
Semaines 12-14 : assemblées générales.
Semaine 15 : dépôt au greffe.
Semaines 16-17 : immatriculation et prise d'effet.
Durée totale : 4 à 5 mois en général.
Conclusion : au cœur de la fusion
Le rapport d'échange n'est pas une simple question mathématique. C'est l'expression chiffrée de l'équité entre deux groupes d'actionnaires aux intérêts potentiellement divergents.
Une fusion réussie exige une détermination rigoureuse selon plusieurs méthodes, un commissaire à la fusion crédible et indépendant, une transparence totale auprès de tous les actionnaires, une fourchette acceptable reconnue de part et d'autre, et le respect des limites légales (soulte à 10 %, conditions de validité). Un rapport d'échange bien fixé sécurise la fusion juridiquement, apaise les tensions entre actionnaires, et crée une base solide pour l'après-fusion.


